Une bonne intelligence artificielle doit-elle pouvoir s’émouvoir ?


Si vous deviez créer une intelligence artificielle, la programmeriez-vous de telle sorte qu’elle puisse aussi éprouver des émotions ? Que nous apportent réellement les émotions, et seraient-elles vraiment nécessaires au bon fonctionnement d’une intelligence artificielle ? De nombreuses personnes, tout comme certains philosophes, considèrent parfois que la vie serait bien meilleure sans émotions (Shaffer, 1983). Celles-ci, en effet, nous font souvent agir d’une façon apparemment irrationnelle. La colère, par exemple, nous conduit à formuler des remarques blessantes que nous regrettons aussitôt, l’embarras peut nous rendre maladroits en société, et l’angoisse nous amène à accorder trop d’importance à des détails complètement anodins. A cela s’ajoute encore le fait que certaines émotions, comme la honte ou la culpabilité, sont tout simplement désagréables à éprouver. De ce point de vue, nous envions parfois le calme et la rationalité parfaite de certains personnages fictionnels comme Monsieur Spock. En suivant cette approche, il serait donc tentant de penser qu’une intelligence artificielle optimale fonctionnerait bien mieux indépendamment de toute émotion.


D’un autre côté, la vie nous paraîtrait sûrement très fade sans émotions. Celles-ci donnent une certaine couleur à nos pensées, ainsi qu’aux évènements que nous traversons. Par ailleurs, de nombreuses études montrent que les émotions semblent jouer un rôle crucial dans nos prises de décision (Damasio, 1994), dans le développement de la moralité (Nichols, 2004), ou plus généralement dans la valeur que nous accordons aux choses ou aux personnes. Selon cette approche, nos émotions interviendraient ainsi principalement dans notre capacité à évaluer la pertinence de certains évènements en regard des choses qui nous importent (Sander, 2012).

Au cours de cette conférence, je m’attacherai ainsi à passer en revue les différentes raisons pour lesquelles nous pourrions vouloir octroyer des émotions à une intelligence artificielle. J’examinerai d’abord les raisons susceptibles de militer en faveur d’une intelligence artificielle froide ou non émotionnelle, et je monterai qu’aucune de ces raisons ne plaide vraiment contre les émotions en elles-mêmes, mais plutôt contre les limites de notre propre intelligence. Je passerai ensuite en revue les différents rôles que les émotions sont susceptibles de jouer dans notre activité mentale et cognitive, et je soutiendrai qu’il existe des raisons solides de préférer une intelligence artificielle émotionnelle à une intelligence artificielle dépourvue d’émotions, raisons qui sont basées principalement sur les interactions entre la cognition et les émotions. Je montrerai ainsi qu’il n’est pas si regrettable que nous soyons nous-mêmes des créatures émotives, quoique nos réactions émotionnelles soient souvent imparfaites.



Aliens

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#KEYNOTE en Français

Samuel Lepine

Université Lyon 3

Philosophy of emotions and moral psychology